Firmus : un prince Kabyle qui a fait trembler Rome

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 Par: Pluralité Liberté 

Ammien Marcellin, l’historien latin (330-400 apr. J.-C.) auquel nous devons le récit de la révolte de Firmus, était d’origine grecque. La date de sa mort montre qu’il était contemporain des faits qu’il relate. Versé lui-même dans le métier des armes, il a fait partie de plusieurs corps expéditionnaires. Intéressé par les Lettres et les événements que sa patrie d’adoption a vécus, il a écrit l’histoire de l’Empire romain depuis le règne de Nerva jusqu’à la mort de Valens, soit de l’an 96 à l’an 378 de notre ère. (Les phrases et les mots italiques sont extraits du récit d’Ammien Marcellin). Nous vous informons que nous avons apporté des  modifications au texte originale. Nous avons aussi par exemple, considéré préférable d’écrire Mazighe à la place de Maure et tamazgha centrale en lieu et place de Maurétanie Césarienne. Nous nous excusons auprès de l’auteur.

Nubel, dont il est question dans le récit d’Ammien Marcellin, semble avoir cumulé deux charges. Il était à la fois au service des Romains et « le plus puissant des souverains de Maurétanie ». Il régnait précisément sur la kabylie antique et indépendante depuis l’aube des temps et sur le littoral de Tamazgha centrale*, le seul territoire de la kabylie que les romains ont réussis à occuper. Son appartenance à deux mondes et les privilèges qu’elle a procurés ont été à l’origine de sa position et de cette puissance multiforme de ses descendants qui se donne à lire dans le texte de l’historien grec. L’identité précise de ce roi, de moins en moins hypothétiques en raison de la découverte de diverses inscriptions sur les lieux de son gouvernement est ainsi présentée par S. Gsell, le roi Nubel était certainement chrétien, comme son père et il a probablement exercé « un commandement dans l’armée romaine » ce qui conforte cette idée, c’est le fait que « les princes Mazighe dont le gouvernement utilisait les services devaient être soit des préfets de tribus, soit des officiers supérieurs de troupes régulières ».

Nubel, raconte Ammien Marcellin appartenait à la tribu des Jubales. Selon la carte dressée par J. Desanges, celle-ci se trouvait dans les Bibans et, précise S. Gsell, sa localisation « convient surtout au défilé des portes de fer ». Sa résidence se situerait dans les environs de la ville de Thenia. Ce souverain avait sept enfants, c’est du moins le nombre de ceux qui sont cités par l’historien grec : Firmus, Gildon, Zamma (ou Salmaces), Mascizel, Dius, Mazuca, Cyria.

Pétra, le domaine de Zamma, se trouvait à l’extrémité de la Kabylie. Le château de Nubel, dont Firmus devait hériter, n’était pas loin de la Mitidja et la propriété de Mazuca se trouvait à proximité de Césarée [1] .

La princesse Cyria, elle-même, semble avoir habité dans les environs des possessions de son frère. Son offensive contre Théodose se situe, en effet, entre la bataille qui a été livrée aux Musons, dans le mont Ancorarius qui serait dans l’Ouarsenis, et l’occupation du domaine de Mazuca, qui se trouvait dans la vallée du Chélif ou dans les environs de Mazouna, dans le Dahra. L’intervention des auxiliaires Mazices, qui ont délivré le général Théodose du piège dans lequel Cyria l’a enfermé, permettent à S. Gsell de penser que ce domaine n’était pas très éloigné de la région de Miliana.

Cet extraordinaire déploiement économique, politique, militaire et administratif d’une famille mazighe et chrétienne sur l’ensemble du littoral de Tamazgha centrale montre l’importance du soutien policier que ses membres ont accordé aux Romains et explique les alliances qui ont été rapidement et facilement conclues avec les chefs des tribus lorsque Firmus a sollicité leur concours.

Le récit d’Ammien Marcellin qui raconte la révolte du prince Firmus qui a eu lieu à la fin du IV siècle de notre ère corrobore l’existence des dynasties mazighes qui étaient, à des époques différentes, inféodées de l’occupant. Les dynasties mazighes ont non seulement maintenu la paix entre les Romains et les tribus qu’ils représentaient, en faisant accepter l’impôt et la levée de troupes d’appoint notamment, mais également permis à leurs descendants de servir Rome comme officiers supérieurs ou, comme le montrent certaines figures historiques, d’accéder aux charges civiles et militaires les plus élevées. C’est d’ailleurs dans cette classe sociale riche et instruite à l’école romaine que la romanisation et la christianisation se sont réellement concrétisées. Firmus en est la meilleure expression, car son prénom serait la transcription latine de Firmin et quand il apprit le débarquement de Théodose, il « se hâta de lui écrire », affirme l’historien grec.

Le pouvoir de la royale était héréditaire transmis de mâle en mâle et accordé aux aînés de la famille agnatique. Cette loi n’a pas été respectée après la disparition de Nubel et tout laisse croire que c’est Zamma [2], l’un des derniers garçons de la famille et le favori du comte 3 Romanus que l’héritage a été confié. Son assassinat par son frère aîné Firmus dans un guet-apens, puisque c’est ainsi qu’il faut lire il « fut tué en trahison » a mis fin à l’usurpation et marqué le début du conflit qui a sa place dans l’histoire de Rome. Certes, Firmus a commis un fratricide qui aurait été puni en conséquence si l’intrigant et conspirateur Comte Romanus n’avait pas accablé le meurtrier « de sa créature ». Ce dernier terme indique que Zamma était une marionnette entre les mains du gouverneur militaire par contre Firmus, le véritable et légitime héritier du trône était moins malléable.

Du point de vue de l’historien, cette révolte de l’an 372 est une sorte de réponse d’un désespoir. Pourquoi ? Parce que le prince Firmus n’a pas pu faire prévaloir auprès des sénateurs de Rome les arguments qui l’ont poussé au meurtre de son frère. Ces arguments ne sont pas clairement dits par Ammien Marcellin dans le récit de la guerre de Firmus qui se trouve dans le Livre XXIX. Ils ne sont donnés que dans l’esquisse du portrait de l’empereur Valentin qui se lit dans le Livre XXX.

Cet empereur, écrit l’historien grec « mit fin à la tourmente qui déchirait l’Afrique, lorsque le prince Firmus, excédé de l’avide et insultante oppression de nos chefs militaires, leva l’étendard de la révolte, entraînant avec lui toute l’inquiète population des Mazighes ». La même explication est donnée par Zozime, dans un passage qui est également consacré à Valentin. L’empereur Valentin, note l’écrivain grec, « fut très exigeant pour la perception des contributions. Il y veilla avec une rigueur accrue et en fit rentrer plus que d’habitude, il en donnait comme prétexte le montant des dépenses militaires ». Les conséquences de cette pressurisation qui s’est accompagnée de son refus « à examiner si les fonctionnaires s’abstenaient de profits illicites », ont été « la haine » de ses sujets et le soulèvement en Afrique. Les Mazighes, « qui ne pouvaient supporter la rapacité de Romanus, lequel exerçait le commandement militaire, offrirent la pourpre à Firmus et le proclamèrent empereur ».

Le soubassement social et économique de l’insurrection, certes, déconnecté de son contexte, est ainsi dévoilé sans détour et par Ammien Marcellin et par Zozime qui, selon le traducteur de son œuvre, affiche pourtant une « discrétion excessive sur les événements d’Afrique ». En dépit de la distance prise par Ammien Marcellin, qui n’affiche une certaine équité vis-à-vis de Firmus que pour condamner les influences néfastes qui ont pesé sur la cour de Rome et conduit à l’irréparable, l’ennemi et « il fallait se hâter d’abattre Firmus avant qu’il étendît ses moyens de nuire ». Pour se rendre compte de l’envergure de celui qui prit la tête de l’insurrection, il suffit de noter les éléments suivants :

L’un est l’envoi de renforts militaires à partir d’Arles. C’est dans cette ville de la Gaule, occupée par les Romains, que se trouvait le maître de la cavalerie Théodose qui était chargé de l’expédition.

L’autre est la personnalité de Théodose qui avait « un caractère de la trempe » des grands généraux. Lorsque le prince Firmus a été averti de l’arrivée de Théodose à Tamazgha centrale, écrit l’historien, il s’est « ému de l’importante renommée d’un tel adversaire ».

Le troisième est la mobilisation de la légion d’Afrique, le seul corps militaire qui était composé de citoyens romains et basé à Lambèse. Les légionnaires ont été appelés à rejoindre Pancharia [4] qui n’était probablement pas éloignée de Sitifis, pour recevoir les encouragements de Théodose.

Le dernier point est « la réunion au corps expéditionnaire de toutes les forces militaires du pays » à Sitifis en dehors de la IIIe légion Augusta, l’armée romaine était donc composée d’auxiliaires gaulois et mazighes, c’est-à-dire de fantassins, de cavaliers et d’archers natifs des pays conquis et incorporés dans différentes cohortes. Les auxiliaires mazighes ou numides étaient d’ailleurs des soldats de profession, comme l’a été Tacfarinas.

La Maurétanie Sitifienne, dont les principales villes étaient Igilgili (Jijel) et Sitifis (Sétif), a donc constitué la base arrière des troupes qui ont été mobilisées par le général romain Théodose. Afin d’empêcher la propagation du mal, « un système des postes et de gardes avancées » a été mis en place dans ce territoire afin d’isoler de Tamazgha centrale, le lieu de la révolte et de tous les dangers. Lorsque la guerre a atteint son point culminant, cette préoccupation a encore hanté Théodose qui a envoyé Suggen « placer des garnisons dans les villes de la Maurétanie Sitifense ». En débarquant à Igilgili, ce général savait donc qu’il devait tenir compte de deux adversaires.

Le premier ennemi est le comte Romanus dont il connaissait les dépassements et qu’il a voulu surprendre puisqu’un grand secret a entouré le départ du corps expéditionnaire d’Arles. Théodose savait donc que ce gouverneur de Tamazgha centrale n’était pas un modèle de vertu et de justice et sa première action, après la première entrevue non programmée qu’il a dû marquer du sceau de l’amitié, a été l’arrestation de son lieutenant Vincent. Celui-ci affirme Ammien Marcellin, « était notoirement complice de ses spoliations et ses crimes ». À la lumière de cette information, deux faits sont ainsi expliqués. Le comte Romanus a été le protecteur de Zamma parce que celui-ci, s’il avait succédé à son père Nubel, permis à son tuteur de poursuivre ses déprédations et l’élimination de ceux qu’il expropriait et dépossédait. L’envoi de Théodose a donc eu pour premier objectif de délivrer le pays d’une sangsue et c’est en ce sens qu’il a procédé à l’assignation à résidence de « la personne de Romanus et de ses domestiques ».

Le prince Firmus apparaît, de ce fait, comme un redresseur de torts et deux éléments peuvent conforter cette hypothèse. L’un est ce petit paragraphe cité plus haut, qui illustre les faits d’armes de Valentin : « mit fin à la tourmente qui déchirait l’Afrique, lorsque le prince Firmus, excédé de l’avide et insultante oppression de nos chefs militaires, leva l’étendard de la révolte, entraînant avec lui toute l’inquiète population des Mazighes ». L’autre est l’embrassement de cette Tamazgha centrale et le soutien populaire qui a été accordé à Firmus.

Gildon, le troisième fils de Nubel, était resté dans la légalité et, en tant qu’officier supérieur de l’armée romaine, il a continué à servir avec fidélité les gouverneurs et les généraux délégués par Rome dans son pays. Ce qui signifie qu’il a participé à la répression de la révolte que son frère Firmus a fomentée.

Le second ennemi est, bien entendu, le prince Firmus qui a, au préalable, fait son mea-culpa et été guidé par de bons sentiments. Ni la reconnaissance de sa culpabilité, motivée par « l’injustice », explique-t-il, ni le dialogue qu’il a proposé au général romain Théodose n’ont pu, cependant, infléchir le cours des événements. Le déclenchement des hostilités est imputé au prince Firmus qui n’a pas envoyé les otages dans les délais impartis [5]. Les préparatifs effectués par Théodose mettent en évidence le caractère fallacieux de cet argument, car ce général s’était muni d’un plan d’action dès son débarquement à Igilgili. Celui-ci a consisté à rétablir l’ordre en mettant hors d’état de nuire et le comte Romanus et le prince Firmus.

Les obstacles qui risquaient de compromettre ce plan, et qui constituaient la préoccupation du Romain, étaient de diverses natures. Comme le montrent quelques indications contenues dans le récit d’Ammien Marcellin, les opérations ont été décidées à la fin de l’été, lorsque les moissons ont été engrangées dans les silos à grain et que la chaleur était extrême [6]. Par « quel moyen mouvoir sur ce sol brûlant des soldats habitués à la température des régions boréales ? » s’est interrogé le général Théodose.

Les Mazighes ont une stratégie de combat qui leur est propre et qui a toujours désarçonné l’adversaire. « Comment alors joindre de près un ennemi rapide et insaisissable et dont toute la tactique était de surprendre, sans jamais accepter le combat en ligne ? » s’est demandé le général romain. Les soldats ne pouvaient, de plus, aller au combat et dans la discipline sans gratification. Celle qui passe aux yeux d’Ammien Marcellin comme un acte d’une grande générosité et qui a valu à Théodose « une affection sans bornes » de ses troupes a été le pillage des moissons et des « magasins de l’ennemi ».

Cette mesure avait deux avantages. Elle déchargeait d’abord la province de la Maurétanie Sitifienne de la substance de l’armée et permettait, en conséquence, aux soldats de faire des économies sur leur propre solde. Elle préservait ensuite les grands propriétaires terriens Romains et Mazighes acquis à la cause romaine des incursions de la soldatesque. Compte tenu de cette remarque de l’historien qui affirme que Théodose « tint parole, à la grande satisfaction des propriétaires du sol », la mise à sac du territoire des partisans de Firmus a été féroce.

La première campagne militaire de Théodose.

Les premières opérations étaient parties de « Tubusuptum ville au pied du mont Ferrat [7] », dans une région difficile d’accès. Tubusuptum, ou Tubusuctu est la ville de Tiklat, qui se trouve dans la vallée de la Soummam, près d’El Kseur [8]. Ammien Marcellin reste vague sur le temps qui a été nécessaire à la reconnaissance des lieux pat Théodose. Firmus a manifestement pressenti sa défaite puisqu’il n’a pas abandonné la voie de la négociation et s’est retranché dans les villes qui se trouvaient autour de Jerjer. Il n’a pas, toutefois, combattu en solitaire, car, en dehors de l’officier et Gildon qui a conservé sa fidélité aux Romains, mais qui se rebellera à son tour, plus tard, l’insurrection a pris un caractère familial et tribal.

La première bataille, dans laquelle se sont engagés ses autres frères Mascizel et Dius, a d’ailleurs eu lieu sur la portion du territoire sur lequel s’est précisément exercée l’autorité de la famille de ces princes Mazighes. La victoire des Romains a été favorisée par la faiblesse de l’armement léger dit l’historien, des Tendenses et des Massissenses que ces deux princes ont dirigés. Selon la carte dressée par J. Desanges, ces deux tribus se trouvaient de part et d’autre de la Soummam. L’une est localisée sur la rive gauche de ce fleuve et l’autre sur sa rive droite.

S. Gsell approuve l’hypothèse qui fait dériver le nom des Massissenses de la tribu de M’sisna établie, dit-il « à quelques kilomètres au nord-est de M’lakou, sur la rive droite de la Soummam ». Le domaine de Pétra, auquel Zamma a donné « les proportions d’une ville » et qui a été réduit en ruines lors de cette confrontation, se trouvait à proximité de M’lakou [9].

La seconde bataille, menée par Mascizel et d’autres tribus, s’est achevée par la courageuse retraite permise par « la bonté du cheval » de Mascizel.

Après ces succès, Théodose a regagné Tipaza où la présence de Firmus lui a été certainement signalée. 

Épargnée par les combats grâce à ses murailles, celle-ci allait servir de quartier général au corps expéditionnaire. La supériorité militaire des adversaires a amené Firmus à une capitulation préparée, selon l’historien, par des évêques. Le prénom latinisé du prince Firmus et la qualité des parlementaires qui ont été dépêchés laisse encore une fois clairement entendre que le roi Mazighe Nubel et les siens étaient chrétiens et que le parti des révoltés n’a pas laissé le clergé indifférent. La religion semble donc avoir été partie prenante dans ce conflit, non seulement au moment des négociations de paix, mais également dans l’alimentation de la rébellion en hommes.

Les hérétiques qui avaient rejoints Firmus étaient sans nul doute des donatistes, comme l’était probablement le prince Firmus qui avait exhibé le port de « la couronne sacerdotale ». La ville même de Lamfoctense, qui se trouvait au cœur du territoire des Tendenses et des Massissenses concernés ici par le conflit avait le statut d’évêché en l’an 484. Dans cette Tamazgha centrale du VI siècle, il y avait une multitude de sièges épiscopaux et celle-ci est bien entendu révélatrice de l’étendue du Christianisme dans le pays. Dans le face à face qui oppose Théodose à Firmus, c’est, selon la loi du jugement de l’époque et de l’historien qui la véhicule, « la martiale figure » et le pragmatisme de Théodose, qui n’est « mu que par le seul intérêt de l’empire » qui dominent la faiblesse humaine et la rébellion du second qui demande pardon et députation.

Ce qui émerge en réalité du discours de l’historien, c’est d’abord le jeu hypocrite mené par le général romain qui « relève » et « embrasse » son rival pour en obtenir des vivres. C’est ensuite la possible félonie des mêmes Romains qui a poussé le prince Firmus à se pourvoir « d’un coursier qui pût le tirer d’affaire au besoin ».

Une lecture attentive du récit d’Ammien Marcellin montre donc que l’acceptation de la capitulation de Firmus cachait en fait un arrangement qui, s’il n’avait pas été conclu, aurait certainement mené les troupes romaines à la déroute. Théodose a, en effet, négocié la paix en contrepartie du ravitaillement qui, compte tenu de la récurrence de cette préoccupation dans les plans militaires qu’il a élaboré, a manqué à chaque étape de la guerre. Le point faible des troupes romaines a donc été le problème des vivres qui revient de manière obsessionnelle dans le récit de l’historien. L’accord conclu entre les deux belligérants, et dont la clause essentielle était donc l’approvisionnement du corps expéditionnaire en produits alimentaires, était en fait, une programmation en règle du démantèlement du mouvement insurrectionnel de Firmus.

La seconde campagne militaire de Théodose.

Le prince Firmus a certainement compris le caractère fallacieux de l’accord, car, après la remise des otages la restitution des « enseignes de la couronne sacerdotale, et de tout le butin », Théodose a dû lui adresser une « injonction » afin qu’il lui livre Icosium qu’il a donc occupée. Cette présence de Firmus et de ses forces à Alger permet de saisir la progression de la révolte.

Partie de la Kabylie, celle-ci s’est étendue au littoral de Tamazgha centrale. Si Tipaza a résisté aux assauts du prince Firmus, Cherchell, l’antique Césarée, a été ruinée par le prince Firmus qui a été secondé par son frère Mazuca qui y « avait laissé de sanglants souvenirs ». Le meilleur témoignage de la férocité des combats est la transformation de l’ancienne capitale de Juba II, dont l’enceinte était la plus vaste de l’Empire romain « en cendres ». Lorsque Théodose en a repris possession et en a fait une base pour ses légionnaires, ses « décombres étaient déjà couverts de mousse ». Selon l’hypothèse présentée par S. Gsell, « le domaine de Mazuca » se trouvait dans le voisinage du Chélif et c’est donc à la faveur de la position de sa propriété qu’il a participé au ravage de Césarée.

Firmus a disposé de l’appui des tribus locales et, dans les villes citées ci-dessus, le soutien des Mazices [10] a été déterminant. « L’insultes des ces barbares » dont le territoire se situait entre « l’Atlas Mitidjien » et le flanc oriental de l’Ouarsenis et, plus précisément, au nord de Cherchell et de Tipaza si nous nous référons au récit d’Ammien Marcellin, a été offensante. Ils ont arraché le pouvoir aux Romains qui « s’étaient tenus cachés » dans leurs « retraites ». Théodose, en bon stratège qu’il était, n’a pas fait cas de la lâcheté des siens auxquels il a conservé « le meilleur accueil ». Il a, par contre, promis le châtiment aux membres de la coalition Mazice.

La soumission de Firmus et de ses partisans n’a été, cependant, qu’apparente et momentanée puisque le général romain et ses légionnaires, ayant eu vent d’un projet d’attaque, ont dû évacuer Césarée qu’ils ont réoccupée et attaquer « Sugabaris, située à mi-côte du mont Transcellens ». La prise de Miliana, sur les flancs du Zaccar, outre le fait qu’elle est indicatrice de la propagation de la guerre à la vallée du Chélif, met en évidence une autre réalité. Elle montre que le discours et séduction non seulement sur ses coreligionnaires romains de Tamazgha centrale. « Les archers de la quatrième cohorte avaient combattu dans les rangs du prince Firmus », note Ammien Marcellin. « Une partie de l’infanterie constantienne avec ses tribus » a prêté allégeance au même prince. Le préfet Férice a « fait cause commune avec l’auteur des troubles » et Curandius, « tribun des archers » a « refusé d’aller au combat, et même d’engager sa troupe à combattre ».

La répression de la trahison par Théodose a été féroce. A Tigarie [11], quelques chefs et dignitaires et le Mazighe Bellènes, « l’un des principaux Maziques » de la région de Miliana qui a bataillé aux côtés de Firmus, ont été mis à mort. La plus grande partie des suppliciés et des condamnés était toutefois, constituée par les auxiliaires autochtones qui avaient déserté. Le mécontentement suscité à Rome par la mesure disciplinaire que Théodose a appliquée est ainsi rapporté par Ammien Marcellin « des soldats qui avaient marché sous nos drapeaux n’eussent pas dû subir un pareil traitement pour une première faute ».

La sentence décidée par Théodose à la suite du ralliement du camp ennemi par des soldats ordinaires des tribus et des administrations provinciaux, punissait, en faut, un acte de grave. Celui-ci était en effet, la manifestation à la fois d’une jacquerie politique et de la recherche d’un gouvernement plus juste et moins corrompue. Le collier posé par un tribun « en guise de diadème » sur la tête de Firmus était le signe de la reconnaissance d’une nouvelle autorité. Cette dissidence a été châtiée avec rigueur par Théodose qui a décidé la mort ou l’amputation des déserteurs et des collaborateurs, quand ce n’était pas une condamnation au bûcher.

Après la prise de Miliana et les châtiments exemplaires qu’il a ordonnés à Tigarie, le général romain a renversé « à coups de bélier le domaine dit de Gallonate » qui se trouvait entre cette ville et Castellum Tingitanum. Les « fortes murailles » qui ceinturaient ce vaste domaine, comme les remparts inexpugnables qui entouraient Tipaza, étaient l’indice de l’insécurité qui devait régner dans cette région où les villes étaient riches et peu nombreuses et les montagnes pauvres et surpeuplées. La cité qui a été la cible de Théodose, appelée Ancorarius par l’historien [12], n’était pas éloignée du fort de Castellum Tingitanum et elle a constitué le lieu de ralliement des Mazices. Leur préfet Férice et un de leurs seigneurs appelé Bellènes avaient subi la loi du talion adoptée par Théodose en raison de leur ralliement à la cause de Firmus. La rage avec laquelle cette tribu a combattu a été l’expression à la fois de sa haine de l’ennemi et de sa volonté de venger ses chefs. Comme ailleurs, la défaite a eu comme principale explication la supériorité des armes romaines et la discipline.

Chez les Musons, la puissante confédération qui habitait le flanc nord de l’Ouarsenis ou le Dahra, le message du prince Firmus n’a pas été moins entendu et moins approuvé. Le mouvement insurrectionnel, compte tenu des territoires qui ont résisté à la pacification entreprise par Théodose, a pris l’allure d’une véritable révolution. Des tribus, souvent nommées, parfois situées dans l’espace, quelquefois insultées et amoindries par Ammien Marcellin mais toujours combattantes, ont mis l’ennemi à rudes épreuve. Dans l’embrasement de la Maurétanie Sitifienne et dans le soulèvement populaire général émerge en la personne de la princesse Cyria, la sœur de Firmus, une autre figure militaire. La résistance qu’elle a organisée n’échappe pas, comme l’a été celle de ses coreligionnaires et peuple, à la disqualification d’Ammien Marcellin.

D’abord parce que cette résistance était dirigée par une femme et « l’obstination de son sexe quelle mettait dans ses efforts pour soutenir son frère » pouvait être considérée comme un danger. Ensuite parce que l’argent et probablement le butin, qu’elle a promis sont appréhendés par l’historien comme le moteur de la mobilisation de ces « peuplades différentes d’habitudes et de langages ». (Différentes des romains, ça ne vous rappelle rien ?).

Ammien Marcellin n’ignore pas que la démarche de la princesse Cyria s’inscrit dans l’éthique et les pratiquent de son époque, et des autres époques du reste. Ce sont, en effet, les gratifications accordées aux combattants bénévoles, mercenaires ou de carrière et la « générosité » des chefs militaires comme celle de Théodose dont il a été question plus haut, qui ont souvent fait les grandes gloires.

Le miracle aurait pu opérer ici aussi, en faveur des insurgés bien entendu, car le général romain n’a disposé en territoire ennemi que de 3500 hommes mais la félonie « locale » l’a empêché de se réaliser. « La multitude » et « l’impétuosité des masses barbares » ont, toutefois, donné des sueurs froides à Théodose. Celui-ci a dû battre en retraite et l’armée romaine aurait été certainement réduite en pièces si la trahison n’avait pas été encore une fois au rendez-vous. Les lacunes qui existent au niveau du récit d’Ammien Marcellin, et qui sont signalées par le traducteur, ainsi que le manque de clarté au niveau de certains passages de la narration, ne permettent pas toujours d’avoir une compréhension juste et nette des événements. Il est cependant clair que la troupe qui a délivré Théodose du terrible étau dans lequel il était enfermé était dirigée par quelques officiers romains et composée « d’auxiliaires mazices », c’est-à-dire de soldats autochtones qui ont fait l’existence et la force de Rome dans cette Tamazgha centrale antique.

Le texte de cet historien, par les redondances qu’il affiche, montre que ces auxiliaires qui sont issus du terroir, et plus précisément des régions pauvres n’ont pas toujours été motivés dans leur engagement. La désertion qui a sans doute signifié à leurs yeux la liberté retrouvée et des conditions de vie meilleures, a été une option favorite. Même si ceux qui ont été séduits par un changement de camp connaissaient les sanctions impitoyables qui les attendaient. Dans « le domaine de Mazuca », la propriété d’un frère de Firmus qui se trouvait à l’ouest de Cherchell, les auxiliaires qui ont enfreint la loi romaine ont eu le corps brûlé et les « mains coupées ».

Les lieux où la princesse Cyria et son armée ont poursuivi les adversaires de son frère Firmus ne sont pas spécifiés et ils n’ont pu être identifiés avec certitude par les spécialistes de l’Afrique nord antique. Le retour de Théodose sur Tipaza en février de l’an 373 laisse, cependant, croire que sa mésaventure a été vécue dans les régions montagneuses, qui se trouvaient au sud de Cartennae (Ténès) c’est-à-dire là où il a commencé et là où s’est achevée sa seconde campagne. Le retour dans celle qui est devenue une ville garnison est motivé à la fois par la présence du prince Firmus et des mercenaires [13] qui le servaient et le protégeaient et par la guerre impitoyable que les tribus des régions de Cherchell et de Tipaza faisaient au corps expéditionnaire romain.

Les Bajures, les Cantauriens, les Avastomates, les Cafaves, les Davares [14] et « autres tribus circonvoisines » ont été « un ennemi terrible par l’acharnement et son adresse aux armes de trait ». Firmus a donc étendu sa révolution à toutes ces peuplades qui se trouvaient dans les campagnes et les montagnes de l’Ouarsenis et du Dahra. L’armé infaillible de la traitrise, si familière en Afrique du Nord antique, et sur d’autre continent et en tout temps, est ressortie par Théodose qui, par promesses, par menaces ou par argent, a éteint le feu de la révolte et signé l’arrêt de mort et la débandade de Firmus. Empruntant le pas de Jugurtha et à Juba I ? Ce prince rebelle a abandonné dans le tell sa femme et ses trésors et s’est retiré dans les monts Caprarienses, au sud du Hodna.

Firmus a réellement gouverné les territoires libérés, car après chaque avancée, il a laissé « derrière lui l’autorité dans des mains sûres ». La pacification de chaque territoire, par Théodose, s’est accompagnée d’une répression féroce et d’un pillage systématique. Les riches et grands domaines de Tamazgha centrale étant à feu et à sang, le confort de l’armée romaine n’a pas toujours été garanti et tout laisse croire que le paiement de la solde, comme l’amélioration du « régime de nourriture », étaient tributaires des butins de guerre. Le retour du bien-être matériel a en tout cas donné des ailes aux troupes de Théodose qui ont quitté le tell pour les zones sahariennes.

La troisième campagne militaire de Théodose.

Le déplacement des opérations militaires vers le sud de Tamazgha centrale n’a pas été de tout repos car, partout, la résistance a été présente et le nom romain a été honni. Même fugitif et affaibli par la défection de ses appuis dans le nord, Firmus a persisté dans la guerre qu’il a déportée ailleurs. Là, il a créé ce « dépôt de prisonniers » qu’il a installé dans la ville de Conte, choisie pour « la difficulté de ses approches ». C’est là également qu’il a mobilisé les Caprarienses et les Abannes, des tribus qui habitaient au sud du Chott et Hodna. Défaites une première fois par Théodose, celles-ci ont ensuite demandé « des renforts considérables aux peuplades éthiopiennes[15] ».

Pour la seconde fois, la première terreur ayant été vécue devant les troupes de la princesse Cyria, le général romain a dû battre en retraite devant « l’effroyable retentissement de la marche des colonnes ennemies » et « des conditions aussi inégales ». Sa bonne étoile lui a, toutefois, permis d’occuper Conte et ses indicateurs allaient faire le reste. Ces échecs dans le sud de Tamazgha centrale ont amené Firmus à retourner dans sa Kabylie natale. Durant les périodes de détresse, les montagnes escarpées ont été son plus sûr asile et son terrain de prédilection et sans les « sûres intelligences » qui ont mis ses ennemis à ses trousses, les événements auraient certainement pris une autre tournure. La tribu des Isaflenses [16], qui occupait le littoral entre Dellys (Rusuccuru) et Azzefoun (Rusazus) et avait accueilli les fugitifs, a déployé une ardeur au combat et une générosité exemplaires.

Devant « la furie des barbares » écrit Ammien Marcellin, Théodose a dû « recourir à l’ordre de bataille circulaire ». Le prince Firmus apparait dans le récit de cet historien comme un héros. Il « s’était montré partout où était le danger » et n’a sauvé sa vie que grâce « à la bonté de son cheval ». Mazuca fait prisonnier et « mortellement blessé » n’a pas été moins héroïque. Il a défendu avec fougue et la cause de son frère qu’il a suivi partout et sa liberté qu’il a conservée jusqu’à son dernier souffle puisqu’il a préféré se donner la mort en élargissant « sa plaie de ses propres mains ».

Là où Firmus a guerroyé, des Romains, et pas des moindres, l’ont soutenu. Selon la loi appliquée par Théodose « Evasius, riche citoyen, son fils Florus et quelques autres ont été condamnés au bûcher pour avoir favorisé sous main l’agitateur ». La course infernale s’est poursuivie, car la capture ou la mort de Firmus était une question d’honneur, pour Théodose, et de survie pour le pouvoir de Rome en Afrique du Nord. Les combats engagés contre des tribus guerrières, comme les combats livrés aux rochers, aux précipices et aux « plus tortueux défilés » relevaient donc d’un devoir qui était à la fois personnel et patriotique. Celui-ci a exigé une grande mobilité dans un espace hostile de par sa population et de par son cadre naturel.

Après avoir réduit les Isaflenses, le général romain est redescendu sur le Sud-Est de la Kabylie, là ou se trouvaient les Jubales, la tribu d’origine de Firmus. « La barrière des hautes montagnes » a apparemment empêché de grandes entreprises et la prudence a amené Théodose à occuper la place forte d’Auzia qui se trouvait sur le territoire voisin des Jésalenses. Les montagnards ont été partout féroces vis-à-vis de l’ennemi et les capitulations n’ont clôturé que les situations les plus désespérées. Devant le fort d’Audiense [17], cette tribu s’est soumise sans coup férir et a offert à Théodose « des secours en hommes et vivres ». Ce ralliement, qui ne reçoit pas d’explication de la part de l’historien, a insufflé aux troupes romaines le sang neuf qui leur manquait pour atteindre le fugitif. La démission a été cependant, éphémère et semble avoir été réfléchie puisque les Jésalenses ont plus tard renforcé les rangs d’Igmazen et de Firmus. Leur revirement a été châtié par le général romain à son retour à Audiense.

Lors de ses intrusions dans les montagnes inhospitalières, Théodose a été servi par les places fortes, inoccupées ou en service, qui ont offert au corps expéditionnaire des bases de vie et de repli pratiques et sûres. C’est dans celle de Médiane (Medjana ?) qu’il s’est installé pendant une longue période et a attendu le signal de ses agents de renseignements, des transfuges originaires des différentes tribus. Firmus n’a pas été moins mobile que son poursuivant et c’est chez les Isaflenses qu’il est à nouveau localisé par les informateurs des Romains. La carte de J. Desanges localise cette tribu, avec incertitude toutefois, au Nord-Ouest de la Kabylie tandis que S. Gsell la suppose voisine d’Auzia puisque c’est dans cette forteresse que Théodose s’est retiré en quelques heures. Le repli de ce général est instructif à plus d’un titre.

Il confirme d’abord cette existence dans le temps de nombreux dynastes dans Tamazgha centrale. Igmazen était un de ces grands seigneurs et il était, de surcroit, indépendant. Ses sujets Isaflenses vivaient libres et indépendants puisque l’intrusion de ces étrangers romains sur son territoire a été une surprise et une provocation. « D’où viens-tu ? Et que viens-tu faire en ce pays ?  » A-t-il demandé à Théodose. Dans cette Tamazgha centrale du IV siècle, les Mazighes, quand ils n’étaient pas citadins et donc susceptibles d’être romanisés et christianisés, ont vécu sous l’autorité de chefs issus du terroir. Ceux-ci étaient des vassaux de Rome dans les territoires qui étaient contrôlés par l’occupant, comme l’a été Nubel, le père de Firmus. Ils ont été des dirigeants indépendants, dans les contrées inaccessibles pour l’envahisseur, Igmazen en est une bonne illustration.

Il montre ensuite la puissance de ces grands seigneurs qui avaient la capacité de mobiliser, en très peu de temps, des troupes innombrables. Le lendemain même de l’entrevue qu’il a eue avec Théodose, Igmazen a présenté « en ligne près de vingt mille hommes » et tenu « en réserve des corps masqués ». Les Romains écrit Ammien Marcellin, « n’avaient à leur opposer qu’une poignée d’hommes ».

Il met encore en évidence enfin, l’héroïsme de Firmus et son engagement pour la liberté. Héroïque parce qu’il a, comme de coutume, participé à la longue confrontation « sur un cheval de haute taille » et nargué son adversaire de « son ample manteau de pourpre ». Engagé parce qu’il a refusé la loi du « tyran Théodose » et tenté de transmettre son esprit frondeur à ses coreligionnaires qui composaient l’armée de son rival.

Si nous devons tirer des conclusions de l’expédition du général romain, nous dirons que les échecs ont été plus nombreux que les exploits. Théodose a abandonné le terrain de combat à Césarée et à Addense, devant la princesse Cyria. Il en a fait de même dans les secondes batailles qui lui ont livrées les Caprarienses, les Abannes et leurs auxiliaires « éthiopiens » et devant les Jubales. Impuissant devant Igmazen et Firmus, il a également été contraint de se replier, de nuit sur la forteresse d’Auzia. Ces défaits sont expliquées par plusieurs faits. Ce sont la mobilité du prince Firmus, l’adhésion massive de la population à sa cause, les contraintes rencontrées dans le paiement de la solde des troupes de Théodose et dans leur ravitaillement, les techniques de combat des Mazighes, les difficultés d’accès et l’étendue des zones montagneuses et le manque de motivation des soldats mazighes incorporés dans l’armée romaine.

Après chaque bataille, les désertions n’ont pas manqué et, ce, en dépit des supplices qui ont attendu ceux qui ont eu le malheur d’être capturés. En exhortant les auxiliaires à « s’affranchir de tous les maux » que Théodose leur faisait endurer, Firmus n’ignorait ni l’état d’esprit de cette soldatesque à bon marché, ni ses dures conditions de vie.

Lors des premiers combats qui l’ont opposé au prince Firmus et au roi Igmazen, l’émissaire de Rome a fléchi non seulement devant les 20 000 hommes qui ont été disposés en ligne par ses adversaires, mais également en raison de la défection d’une partie de ses troupes qui a été sensible aux exhortations de Firmus. Après s’être retranché dans le fort d’Auzia, Théodose a regagné Sitifis où, affirme Ammien Marcellin, il a fait périr « Castor et Martinien, deux complices des attentats » du comte Romanus. Ce personnage, rappelons-le, était le véreux gouverneur de la Maurétanie et l’instigateur de la révolte de Firmus.

La dernière campagne militaire de Théodose.

Le général romain ne semble avoir quitté la Kabylie, le terrain des dernières opérations que pour recomposer et renforcer ses troupes, car son retour chez les Isaflenses a été caractérisé par sa pugnacité et inauguré par une victoire militaire. La force des armes romaines a, en effet, eu raison d’Igmazen qui signe sa capitulation. Celle-ci est expliquée à la fois par sa sensibilité au malheur qui s’est abattu sur les siens, par son inquiétude quant au sort qu’un désastre plus grand lui préparait et par son impuissance à défaire le lien fraternel qui unissait ses tribus à Firmus. L’abdication d’Igmazen aurait été une vétille si elle ne s’était accompagnée de la mise en place d’un piège réfléchi avec l’ennemi romain d’hier.

Le coup de grâce est ainsi donné, avec la bénédiction de Théodose, à la fois à « sa nation, qui n’avait que trop tendance à favoriser le rebelle » et au prestigieux fugitif qui devient ainsi son otage. Informé de la trahison par Massila, un chef de tribu qui a préparé l’entrevue de Théodose et d’Igmazen, Firmus a, comme Juba I, préféré le suicide aux souffrances et au déshonneur de la captivité. Le cadavre qui a été chargé sur un chameau en 375, et qu’Igmazen a présenté en personne à Théodose, n’a été reconnu selon l’historien, que par une seule voix.

La dépouille était-elle vraiment celle de Firmus ? Dire oui nous amène à nous demander si ce chef militaire n’a pas été indirectement incité à la pendaison puisqu’une corde trainait dans sa geôle. Dire non donnerait deux sens possibles à cette reconnaissance peu convaincante du cadavre de Firmus. Ou le marché proposé à Théodose a été tronqué et le roi des Isaflenses Igmazen aurait favorisé la retraite définitive de son protégé. Ou les soldats nécessairement issus du terroir et « le peuple qui avaient été appelés à déclarer s’ils reconnaissaient bien les traits de Firmus » ont tout simplement évité de donner une réponse satisfaisante à l’étranger.

Théodose a reçu la dépouille de celui qui a mis à rude épreuve et sa réputation et ses troupes dans son camp installé au Castellum Subicarence, soit au château de Rusubbicari. Son triomphe a été fêté en fanfare à Sétif.

Mais après la guerre impitoyable qui a duré trois années, car la révolte de Firmus a en fait éclaté deux années avant l’envoi du général romain en Maurétanie, l’ingratitude de son pays et la mort l’attendaient à Carthage. 

C’est là, que Théodose accusé de conspiration, a été « calomnie » et décapité sur ordre de Gratien.

L’épisode rapporté par Ammien Marcellin a eu son importance dans l’histoire de Rome de Tamazgha centrale antique. L’ingérence d’un gouverneur romain dans un problème de succession dans une puissante famille royale Kabyle a abouti à une révolution. Celle-ci a été servie à la fois par la stature et la position de son guide, riche aristocrate mazighe et chrétien éduqué à l’école romaine, et par ce sentiment de fraternité et de solidarité que des tribus entières ont exprimé au frère rebelle. Les liens de sang ont-ils été le seul facteur de rapprochement entre un prince qui a vécu de manière royale dans les arcanes du pouvoir romain d’un côté et tribal de l’autre côté, et des montagnards qui étaient issus de différentes régions ?

La lecture attentive du récit de cet historien montre que la Kabylie profonde a, certes, conservé son système tribal et sa chefferie traditionnelle qui ont reconduit les valeurs ancestrales. L’empressement que les tribus ont mis dans la mobilisation des troupes à chaque appel, comme la férocité qui s’est manifesté dans la destruction des cités symboliques de l’oppression et de l’aliénation, sont indicateurs de ce refus de la domination étrangère.

Firmus a rompu les liens avec Romanus le prédateur pour des raisons à la fois personnelles et politiques. L’installation des membres de sa famille sur une grande partie du littoral de la Maurétanie et l’influence que ceux-ci ont exercée sur les gentes qui vivaient à proximité de leurs grands domaines ont fait de lui le libérateur. Après l’échec de la main tendue, Firmus s’est distingué, comme ses prédécesseurs Massinissa et Jugurtha, par son don de l’ubiquité.

Durant ses trois années de résistance affichée, il a sillonné Tamazgha centrale dans tous les sens et été servi par des tribus nombreuses par devoir fraternel et par devoir politique. Il a aussi brillé par son héroïsme et son sens du combat dans une nature qui lui a offert ses ravins et ses sommets comme refuges.

L’adversité, qui a finalement été plus forte que le courage de la révolte, se résume dans les quatre points faibles qui ont été à l’origine de l’écrasement des Mazighes. L’un est l’archaïsme des moyens de combat, ou plutôt cette absence d’armement puisque les chevaux et les javelots ont été atouts de fortune. L’autre est la technique de la guérilla qui était efficace en zone montagneuse, mais limitée, en terrain accidenté comme en terrain plat, car contraire au sens de la discipline qui faisait la force des Romains. Le troisième est la puissance matérielle, militaire de l’armée adverse et la stratégie réfléchie et pragmatique qui l’a soutenue. Le dernier est l’arme de la trahison qui a achevé les épopées les plus prometteuses.

Les troupes de Théodose ont surtout fait leurs preuves dans les zones montagneuses du Zaccar, de l’Ouarsenis et de la région d’Auzia où la sédition s’est déportée. Là, les auxiliaires natifs du pays ont ahané, souvent sans vivres et sans solde, et chèrement payé la désertion qui pouvait mettre fin à leur servitude. C’est cette même force destructrice des troupes romaines et les châtiments inhumains qui ont accompagné leurs campagnes qui ont poussé à la démission, à la collaboration et à l’échec des causes les plus nobles et les plus justes.

La princesse Cyria a combattu les Romains. La Reine Dihya les Arabes. La Reine Fadhma N-Soumeur les Français. Nous attendons impatiemment la naissance de la femme Kabyle qui combattra le pouvoir coloniale d’Alger qui brûle nos arbres fruitiers, nos forêts, assassine nos frères, nos enfants, nos voisins, maltraite notre peuple depuis 48 ans.


Source principale : ils ont défié l’empire.

 Auteur : Ouarda Himeur-Ensighaoui.

Notes [1] l’ancienne Cherchell.

[2] ou Salmaces puisque le texte latin comporte les deux orthographes.

[3] le titre de comte était équivalent à celui de gouverneur militaire. Il était la distinction la plus élevée d’Afrique.

[4] le lieu n’a pu être identifié par les spécialistes de géographie antique.

[5] la politique des otages a de tout temps été pratiquée par les belligérants et, ce quel que soit le pays. Elle était un paravent contre la félonie et une garantie du respect des décisions prises par deux camps ennemis lors de pourparlers. Des otages pouvaient également être échangés en temps de paix par des personnalités militaires ou par des nations afin de pallier toute velléité de trahison.

[6] Cette saison a, malgré les inconvénients qui sont soulignés par Théodose, toujours été choisie comme début des expéditions militaires. Elle a l’avantage de mettre les troupes romaines à l’abri du besoin alimentaire, les silos de l’ennemi étant alors la cible des pillages.

[7] Mont Ferrat ou Ferratus, est le Jerjer.

[8] Augustes l’a peuplé de vétérans en 31 av. J.-C.

[9] la découverte d’une inscription a permis à S. Gsell d’affirmer que ce lieu, habité par le frère de Firmus, était situé sur la rive droite de la Soummam, à 25 km environ et au Sud-ouest de Tiklat, l’antique Tubusuctu.

[10] Sur le plan ethnique et dans les temps les plus reculés, les habitants du nord Afrique étaient appelés Mazices (par ETHICUS) Maxyes (par JUSTIN) et Maxitains (que JUSTIN confond d’ailleurs avec Massyles), Mazyes ou Mazaces. Ces différentes transcriptions d’un même terme figurent dans les textes anciens d’auteurs grecs et latins. Dans le récit d’Ammien Marcellin, Mazices se réfère à une confédération que J. DESANGES et G. CAMPS situent dans l’Ouarsenis. La bataille qu’ils ont livrée à Théodose a eu lieu à proximité de Castellum Tingitanum (Chlef).


[11] Kherba, au Nord-Ouest de Chlef.

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