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Entretien avec Tahar Djaout, juillet 1992. Un an avant son lâche assassinat.

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 Entretien réalisé par: Mohamed ZIANE-KHODJA. Fin juillet 1992 paru dans: LE JEUNE INDÉPENDANT, hebdomadaire (maintenant quotidien) national d’information –Algérie, début août 1992.

« LE JEUNE INDÉPENDANT » : Il semble que vous êtes fidèle à la « tradition ». 

Tahar DJAOUT : Je ne sais pas de quelle tradition il s’agit. La « tradition », c’est un terme un peu vague. Est-ce qu’il s’agit d’une tradition sociale, d’une tradition d’écriture, d’une tradition culturelle… Je dois vous avouer qu’au contraire le mot « tradition », de prime abord, n’a pas vraiment ma sympathie. La tradition c’est ce dont on peut se nourrir, tirer des choses négatives… Elle peut être un frein à un certain nombre d’autres choses. Un frein à l’innovation, à l’aventure. Je pense plutôt que je ne suis pas fidèle à la tradition.

 

Je voulais dire les « Poésiades »… 

Là encore, j’aurais souhaité. Mais, malheureusement, je n’ai pas été chaque année. Disons que j’ai participé aux premières « Poésiades », effectivement. Aujourd’hui, je suis encore ici. Donc oui, je suis fidèle à la ville de Bougie, à la poésie. Ces « Poésiades » sont, pour moi, un lieu de confrontation, d’échanges, d’ouverture…, qui est très appréciable. 

Est-ce à dire que la vieille ville maritime ressemblerait quelque part à un poème ? 

Oui, je crois que le poème est une émotion, un sentiment… C’est aussi un ordonnancement. Dans le poème, il y a le désir de déconstruire le monde et de le reconstruire différemment. Je crois que la ville de Bougie, par son architecture, sa morphologie ; cette façon dont la montagne tend de manière abrupte dans la mer…, est effectivement une sorte de poème naturel. 

En tant que poète, justement, sous quel angle voyez-vous la poésie ? 

Il n’est pas toujours aisé, pour un créateur, de parler de son propre domaine. Je crois qu’il y a toute une part d’intériorité qu’on exprime lorsqu’on pratique son art. Mais qu’on n’analyse pas toujours de façon efficace lorsqu’on essaie de prendre ses distances vis-à-vis de cet art. La poésie c’est une expression privilégiée. C’est un rapport à la fois intense et douloureux aux mots, au langage. Une expression d’une grande intransigeance. C’est, pour moi, l’expression littéraire la plus accomplie. 

Vous assistez aux 4èmes « Poésiades ». Comment trouvez-vous les jeunes plumes ? 

Ce qui frappe, de prime abord, c’est la profusion des poètes. Notamment en langue kabyle. C’est très touchant de voir dans ces « Poésiades » autant de poètes. Des dizaines, peut-être même une centaine, de poètes venus d’un peu partout. Ce qui est très intéressant, c’est de voir des poètes relativement connus et consacrés être confrontés à des poètes qui sont –parfois- à leurs premiers balbutiements. Je pense que ces « Poésiades » créent un terrain d’échanges, de confrontation…, qui peut d’abord être bénéfique pour les poètes –disons novices-  qui peuvent sans doute apprendre des choses au contact des poètes plus vieux, plus connus… Et pour ces derniers, ça peut être aussi une très bonne expérience, de voir un peu quelles sont les nouvelles directions prises par la poésie. À quel genre de thème et d’écriture s’intéressent les jeunes poètes. 

Ces mêmes jeunes poètes se plaignent, très souvent, de la non-publication de leurs poésies. 

Oui, ce que vous dites confirme, d’autant plus, le mérite de ce genre de rencontres que sont les « Poésiades ». Il est vrai que la poésie est devenue –pas en Algérie seulement, malheureusement- un art tout à fait mal aimé, sous prétexte que ce n’est pas un genre commercial. Les éditeurs ont cessé d’accueillir et de publier la poésie. Hélas ! c’est un grand tort que de porter à une expression aussi importante que la poésie, qui est un élément constitutif de la littérature et de la culture d’un peuple, un tel préjudice. C’est vrai que malheureusement la poésie traverse une période très dure, notamment du point de vue de l’édition. Je pense que des rencontres comme celle de Béjaïa, et puis les réseaux associatifs, peuvent faire quelque chose pour la poésie. En la faisant connaître, évidemment, par la diction, comme c’est le cas ici. Ou même arriver à la publication, à la diffusion d’un certain nombre de plaquettes, à travers les réseaux associatifs. 

Comment trouvez-vous le lectorat algérien ? 

Je crois, malheureusement, que l’école, qui est le principal lieu où se forment les lecteurs, ne joue absolument pas son rôle. Dans ce sens là, le système éducatif algérien est extrêmement défaillant. C’est un système qui n’encourage pas du tout la lecture. Nous savons que, ces dernières années, des livres jugés profanes, irrévérencieux, ont été retirés des bibliothèques scolaires, universitaires. Nous savons même que des condamnations à mort ont été prononcées par un certain nombre d’illuminés contre les écrivains. Donc, je remarque, malheureusement, qu’il n’y a pas de relève en ce qui concerne les générations de lecteurs. Et c’est quelque chose de tout à fait effrayant. Non seulement pour le livre lui-même, mais pour la société algérienne. Parce que le livre n’est pas seulement un produit commercial, un produit de distraction. C’est aussi un produit qui véhicule des valeurs, qui est déterminant dans la formation de la culture humaniste d’une nation. 

Quelle est par-là votre appréciation sur le devenir de notre littérature ? 

Je pense qu’on est rarement efficace lorsqu’on essaie de déterminer l’avenir à partir du présent. La littérature est quelque chose de mouvant, de vivant, de mobile. Il est très difficile de déterminer son avenir. Toutes les prospections qu’on fait sont généralement démenties par la dynamique même de cette littérature qui n’est pas toujours là où l’on l’attend ; qui n’avance pas toujours dans le sens qu’on essaie de lui assigner. La littérature algérienne dépendra à la fois des écrivains algériens, des lecteurs algériens, des maisons d’édition algériennes. Nous remarquons que malheureusement, aujourd’hui, ces différents segments de la littérature sont extrêmement défaillants. Mais j’espère, en ce qui me concerne, que c’est une défaillance passagère. Que la littérature algérienne qui possède déjà une dynamique, du point de vue de ce qui la crée, trouvera aussi des structures et les relais nécessaires pour maintenir sa vitalité, son développement et sa diffusion. 

Aussi, notre littérature recèle des œuvres, disons au mérite transcendant… D’où il serait souhaitable de la porter à l’écran ? 

Il ne faut pas oublier qu’il y a eu quand même un certain nombre d’expériences. Nous avons « L’opium et le bâton », « Le vend du sud », « L’incendie »… Donc, des œuvres qui ont été portées à l’écran. Mais la littérature algérienne, par sa richesse, par l’intérêt de ses thèmes, aurait pu constituer pour les réalisateurs de cinéma une mine encore plus sollicitée. J’espère que ces réalisateurs qui se plaignent souvent de ne pas avoir de textes, de ne pas avoir de scénarios valables…, pourront penser à exploiter cette mine ; donc qui est la littérature. Et je pense qu’ils commencent à verser dans ce sens-là. Je peux vous apprendre, par exemple, que « La colline oubliée » de Mammeri est en voie d’être tournée par Abderrahmane Bouguermouh. Je crois savoir aussi que « Le fleuve détourné » de Mimouni fait l’objet d’un projet de film. Mon roman « Les vigiles », aussi, a été adapté par le réalisateur-scénariste tunisien Ahmed Benmahmoud. Et Kamel Dehane, le jeune réalisateur algérien, qui a fait le film sur Kateb Yacine, voulait le tourner. 

Le dernier mot ? 

Je souhaite, pour terminer, une longue vie à ces « Poésiades » de Béjaïa. Parce que c’est quand même un terrain d’expression extrêmement intéressant. D’autant plus intéressant qu’il constitue une tribune pour la poésie dont nous disions, justement, que c’est un genre mal aimé. 

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