Boulifa sur la langue berbère de Kabylie : Un outil de résistance

Par : Abdennour Abdesselam

boulifa.jpgDans son ouvrage intitulé « Le Djurdjura à travers l’histoire », Boulifa traite du caractère assez particulier des Berbères qui ont toujours échappé aux empreintes des différents conquérants grâce, dit-il, à leur attachement spécial à leur culture, à leur organisation sociale, à leur terre natale mais tout particulièrement et notamment à leur langue. Cet intérêt spécifique que Boulifa a rapporté au sujet de la langue ne renvoie pas seulement à la donnée strictement théorique, c’est-à-dire à l’étude et à la description linguistique et à sa grammaire. Cet intérêt pressant révèle plutôt une observation beaucoup plus large. Pour Boulifa la langue kabyle n’est pas un tout-venant de mots. Elle est une vision du monde, une manière générale de penser et d’agir. En découvrant cette extraordinaire fonction sociale Boulifa déclarait que : “L’esprit, l’état intellectuel et moral d’un peuple, le degré de civilisation qu’il atteint se reflète toujours dans sa littérature c’est-à-dire dans sa langue.” 

La meilleur preuve de cet attachement qu’ont les berbères à leur langue, ainsi rapporté par Boulifa, est en Boulifa lui-même, puisqu’il consacrera toute sa vie d’intellectuel à l’enseignement de sa langue, à sa poésie, à l’étude sociologique et psychologique de la société kabyle à l’école normale de Bouzaréa, à la faculté des lettres devenue aujourd’hui la fac centrale et à travers plusieurs publications et études.  Il faut noter que la première école normale a été créée d’abord à Fort National. C’est là que Boulifa recevra de la part de son inspecteur, les premier cours de langue kabyle, de pédagogie, de sociologie et de psychologie. Ce qui fait de lui un intellectuel pluridisciplinaire.  Dans ce même ordre d’idée, Mammeri fait remarquer dans la revue Awal n° 1 un fait tout aussi convergeant et complémentaire à l’observation de Boulifa. Il déclare que “Le miracle n’est donc pas que le berbère ne soit pas devenu grande langue de civilisation ; le miracle est qu’après plusieurs siècles d’agressions répétées et cumulatives (chacune se servant des résultats acquis par le précédente comme d’un tremplin) le berbère n’ait pas disparu, comme ont fait, devant le latin en occident, devant l’arabe en Orient, les langues anciennes du bassin méditerranéen”. Toujours pour Mammeri, “la langue kabyle est une langue où y sont sédimentées au cours des siècles, des notions et des valeurs vivantes”.  En effet, pour une langue non soutenue par un pouvoir, sans tradition d’écriture et sans grande production traitant des grands genres, il y a bien quelque chose, qui lui a servi de moyen de survie. Quel est donc ce miracle qui a maintenu la langue kabyle encore en vie ? Selon l‘observation faite par Boulifa, la langue kabyle porte en elle, des fonctionnalités régulatrices de la société kabyle. Pour lui, la langue est un élément qui soutient toute une civilisation appelée par Boulifa La pensée kabyle. Cette pensée est la faculté de réfléchir, de créer, de juger, de construire des idées, de formuler des opinions, d’analyser le passé, d’imaginer et de concevoir l’avenir. C’est d’ailleurs cette faculté de penser qui fera dire à Descartes : “Je pense, donc je suis”.

C’est donc plus qu’un miracle et ce n’est pas se tromper que de dire que la langue kabyle suggère un projet de société. C’est en raison qu’il parle de peuple kabyle et de pays kabyles dont les qualificatifs sont réellement révélateurs de la mission sociale de notre langue. Voilà pourquoi par langue kabyle, c’est  dire par le concept “Taqbaylit” on entend :

Tamettut, tameslayt, tamussni, tirrugza, nnif, lherma, lewqama, tissas, awal (au sens engagement) etc…. (La langue simple; la femme; la pensée kabyle, les vertus, l’engagement, l’honneur, la dignité, la liberté). Une foule de proverbes et de raisons humaines célèbrent cette fonction sociale de la langue. On citera quelques uns :

-  Bu yiles medden akw ines

-  Awal d achiri matchi d asemmiri

Mais l’exemple le plus explicatif de l’importance que revêt la langue kabyle est dans la formulation de Cheikh Muhend qui disait :

Imi taqbaylit tettnawal

Temmal tessawal

Rray degs uettlal

Ihi get-as nnuba I wawal

La langue kabyle est l’expression d’une pensée formatrice d’une conscience, d’une identité et d’une culture. Elle est un élément essentiel de notre personnalité. Or, l’histoire nous a démontrés que la stratégie des projets hégémoniques et totalitaires, repose sur la dépersonnalisation de l’individu dominé. Lorsque les Goths envahirent la Grèce , ils ont commencé par brûler ses bibliothèques.  Hitler organise un autodafé en brûlant tous les livres qui contrarient son idéologie. Au Kosovo, on a d’abord interdit aux Albanais de parler leur langue avant qu’ils ne subissent le génocide.  Aujourd’hui encore, les Etats usent de la terrible combinaison des options scolaires, administratives, religieuses, judiciaires et de la force de la loi pour taire des langues. C’est ce que Louis-Jean Calvet nomme dans “linguistique et colonialisme” : la glottophagie (askuffer d nger n tmeslayt)  On peut penser que les langues ne servent donc pas seulement à identifier un objet ou à nommer les choses. Elles sont le véhicule, le souffle et le son profond de l’âme, de la pensée. Il n’y a donc pas de langue neutre. Notre langue qui commence par l’homme et qui aboutit à l’homme, est bel et bien le socle de notre identité, de notre civilisation et de notre personnalité et c’est justement la nature de sa force de résistance qui semble manquer à l’analyse et que Boulifa souligne.  La force de résistance de notre langue face aux agressions, fussent-elles les plus scientifiquement préparées, tient de ce qu’elle dispose d’un antidote qui la conserve toujours en éveil. La langue kabyle n’est pas un chuchotement, elle n’est pas une élémentaire phonation, un simple lot de mots ou encore un vocabulaire circonscrit sans façon descriptive des choses. Elle est une langue à fonction sociale élaborée et alimentée par la formation populaire suivant une logique qui a consacré un système aujourd’hui attesté fonctionnel par la linguistique moderne.

Par l’ensemble de ces logiques canoniques et les fonctions sociales qu’elle remplit, et comme l’a déjà, appuyé Boulifa il y a prés d’un siècle, notre langue est porteuse d’une pensée, formatrice d’une conscience, d’une vision particulière du monde et donc suggérant un véritable projet de société qui a toujours contrarié totalement, dans le fond et dans la forme, les différentes idéologies que les colonisateurs ont tenté d’imposer à la société kabyle. Notre langue garde encore aujourd’hui, cette caractéristique qui empêche que l’idéologie arabo-islamique nous soit imposée comme creuset de notre personnalité et comme projet d’avenir. Ce que naturellement nous refusons.Voilà, chers amis, ce que redoutent, ce qui  déroute et ce qui explique enfin l’obstination du pouvoir à vouloir faire disparaître coûte que coûte la langue berbère de Kabylie.

Conclusion :

Mais aujourd’hui, nous sommes à égale distance des avantages que proposent les prouesses  scientifiques et technologiques pour développer les langues et les cultures menacées et des inconvénients que ces mêmes sciences offrent comme moyen pour leur destruction rapide. Elles doivent donc être considérées comme un cas de conscience écologique. C’est pourquoi et afin de ne pas nous acheminer vers l’ère de la rareté, les explorateurs de l’humanité devraient enclencher une dynamique universelle nécessaire pour protéger les langues menacées. C’est dans cette perspective que s’est exprimé l’intellectuel Boulifa dans les années 1920. Car laisser ou faire disparaître une langue devrait être considéré comme un délit et l’éminent linguiste Roland Barthes de déclarer :

“Voler son langage à un homme au nom même du langage, tous les meurtres légaux commencent par-là”.

sources

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