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Assam Mouloud, Aqlalas ou l’œuvre littéraire qui résiste à l’épreuve de l’usure

La chanson kabyle a connu de nombreux cas de chanteurs qui, bien que leur talent ne soit pas à prouver, ont quitté la scène sans tambour battant, préférant se consacrer à d’autres domaines où il règne encore un peu de bon sens… Hassan Abassi, l’auteur de la célèbre chanson Âyigh di ddunit Âyigh…[je suis las de vivre], observant les engrenages ubuesques du monde de la chanson, s’est consacré totalement à la médecine. Medjahed Hamid n’a-t-il pas choisi de laisser dans l’armoire son produit car convaincu de la cupidité des éditeurs ? En poète désenchanté, Si Moh de son côté préfère aujourd’hui s’occuper de sa petite épicerie dont il fait un gagne-pain et continue à écrire pour son propre plaisir.

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En dépit de ces retraites anticipées, ces chanteurs continuent à nous marquer, parfois avec un seul de leurs titres. Car un chef-d’œuvre résiste toujours à l’épreuve du temps. Qui ne se rappelle pas d’Aqlalas d’Assam Mouloud ? Qui ne s’est pas laissé émouvoir par cette chanson ?
Dans sa courte carrière de chanteur, Assam Mouloud, quinquagénaire, a produit 14 chansons. Aqlalas dont il sera question dans cet article a été enregistrée à Alger en 1978 en compagnie d’un musicien et non des moindres : Mahboubati.
Ce qui captive dans la chanson Aqlalas c’est, nous semble t-il, le mariage entre une modernité musicale très marquée et un très beau texte traditionnel. La mélodie qui habille le texte est jouée sur des notes de guitare sèche très harmonieuses, agréables à l’écoute. Le texte est d’une densité poétique remarquable. C’est d’ailleurs la marque principale des textes poétiques traditionnels, tant au niveau lexical, rhétorique et autres. Le poème Aqlalas a une facture poétique traditionnelle.
Aqlalas porte sur un thème pour le moins classique dans la poésie kabyle : le départ et l’exil. La poésie traditionnelle regorge de pièces poétiques traitant de ce phénomène qui aura beaucoup marqué tant les candidats au départ que ceux qu’ils laissent derrière eux. La déchirure se produit dans les deux camps. Aqlalas est un dialogue entre une voix féminine et une voix masculine. Le texte déroule ainsi les moments forts de ce drame que constitue tout départ forcé. La voix féminine mobilise toutes les images traditionnelles pour s’adresser à son fils/son amant (selon chaque auditeur) :

Ay aqlalas ssbeâ bu tissas
Axelxal abeldi abeldi

Les qualificatifs associés au candidat au départ sont très appréciatifs. Ce qui dénote le fort attachement du sujet énonciateur et qui rend la séparation plus affreuse. Car au départ de l’enfant/l’amant chéri, c’est souvent un monde qui s’écroule pour toute mère :

S yixef-ik ay ggullegh
Armi yi-teğğid’ weh’di

Il ne s’agit pas de reproche proprement dit car le cœur d’une mère pardonne toujours, même à celui qui la blesse le plus, mais un besoin de dire, de se dire, d’exorciser le mal qui, souvent, est la seule moisson pour une mère qui voit partir ses enfants. Elle a recours alors à la complainte [acewwiq] pour extirper le mal. Surgissent alors des paroles qui font mal car elles s’arrachent des entrailles, mais des paroles belles tout de même. Car ce qui provient d’une mère l’est forcément :

Γef wass-nni mi iruh’ wekyis
Mi nerra sslam-is
Netta iruh’ nekkni ns’ubb-d
A tajeâbubt n wegris
Yecbeh’ weksum-is
Deg wul-iw ur t-yettif h’edd
Mi sligh wi d-yebdern isem-is
Yewwed’-d lexyal-is
S imett’i la nâebbed.

Ces paroles touchantes jusqu’à réduire en larmes, à couper le souffle, ce sont celles d’une maman. On les reconnaît à la nature des épithètes : ukyis, tajeâbubt n wegris… Car à ses yeux, son fils est toujours le meilleur :

Deg wul-iw ur t-yettif h’edd

Y a-t-il plus fidèle, en effet, qu’un cœur d’une mère à l’égard de son enfant ?
Les paroles de la mère/amante sont tellement bouleversantes que le départ se fait dur, pénible pour le candidat. Le sujet masculin réalise ainsi que partir c’est mourir un peu…Voire beaucoup ! Car, que reste t-il quand on abandonne des rêves ?

Ma d tura trab gher lsas
Kulci bnigh fell-as
Rrigh-as tablat’ i wul

Commence alors la descente aux enfers pour le sujet :

Ay ghligh gher lbir s lqedd
Leslak ulah’ed
A yemma qrib i yi-yečči
Lmuja fell-i tz’edm-d
Iz’ri-w yesretm-d
Di lgherba h’edd ur nessin
Ttxil-k a yul dekker’-d
Rebbi ur yeghlid’ h’edd
Ncallah a nezger salmin…

Ce passage rappelle Aâmer le personnage du roman Faffa de Rachid Aliche qui, vivant un conflit intérieur très aigu, sombre en pleine méditerranée. Le sujet du texte poétique Aqlalas sombre dans un semblable état de perte traduit par l’expression leslak ulah’ed [Sans nulle issue de secours]. L’engloutissement est ici une métaphore de la perte de repères et d’identité en milieu d’émigration :
Di lghertba h’edd ur nessin…

De l’autre rive, même lointain, l’instinct maternel continue à prodiguer des conseils :

In-as i yetbir n ss’ur
ghur-k di leh’rur
Tewâer yelli-s n medden

Dans la société traditionnelle, le fait de prendre femme en milieu d’émigration était perçu comme une forme de déchéance. L’étrangère [yelli-s n medden] est vue comme une source de menace pour la famille. D’où l’appel maternel à la prudence. [Ghur-k di leh’rur !] Remarquons par ailleurs que le statut du sujet masculin reste intact aux yeux de l’instance féminine : il continue à être l’oiseau rare (itbir n ss’ur). Itbir [Le pigeon] est le symbole classique de la beauté masculine. Une beauté que visiblement rien ne peut entamer. L’asile le plus sûr n’est-il pas le cœur d’une mère ?
Le poème Aqlalas est très dense. La réussite auprès du récepteur d’un texte poétique est à l’image des émotions et des souvenirs qu’il provoque en lui : plus il y en a, plus il l’aime, il le garde en mémoire, il le marque.
La mélodie de la chanson Aqlalas est très belle, la matière verbale très riche. Il faut ajouter un motif d’embellissement esthétique : le timbre particulier de la voix de Assam Mouloud. C’est le mariage réussi de cet ensemble qui fait durer l’œuvre aussi longtemps car ne l’oublions pas : la chanson est la rencontre de la voix, du texte poétique et de la musique. Et en cela Aqlalas est sans aucun doute une rencontre heureuse!

Amar Ameziane

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Ay Aqlalas chantait par Ali Amran.

Commentaires

  1. SADI AOMAR dit :

    merci beaucoup pour cette très bonne analyse, Assam Mouloud est un grand poète et musicien.

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