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Contribution de Mr Ferhat Mehenni. Amazighité : et si on en reparlait ?

 

0acomtamazighta19.jpgAmazighité : et si on en reparlait ?

 

 

1. Amazighité : c’est quoi ? Le premier écueil que l’on rencontre dans l’approche d’un sujet d’étude se trouve souvent dans sa définition et la manière de le cerner. Au risque de choquer l’assistance, ensuite le lecteur, il est bon de signaler que, jusqu’ici, personne ne s’est aventuré à donner une définition de l’amazighité. Les évidences qui l’entourent n’ont d’égales que l’ignorance et la confusion qui règnent en ce domaine. Tout le monde croit savoir ce que ce terme recouvre sans pour autant se donner la peine d’en creuser le sens. Cette absence de questionnement vient de la priorité imposée à nos élites intellectuelles et militantes aux prises avec le génocide culturel qu’est la politique scolaire d’arabisation, autrement dit, d’aliénation et de dépersonnalisation visant à falsifier notre histoire en inculquant à nos enfants de faux repères identitaires. L’interrogation et le doute n’étaient donc pas à propos, car quand on est engagés dans une action historique mettant en branle des masses populaires, seules la foi et la conviction sont souhaitées. En fait, la réflexion aurait dû, théoriquement, précéder l’action. Mais c’est là un luxe et un privilège que l’Histoire n’accorde jamais aux opprimés. Nous nous permettons de nous interroger aujourd’hui pour deux raisons : la première est que le danger, sans être écarté, est plus ou moins domestiqué, maîtrisé. Nous en avons un niveau de conscience et de mobilisation générale jamais égalé. La deuxième nous est offerte par le recul dont nous bénéficions sur notre propre expérience, cela fait au moins trois générations versées dans le même combat qui n’a évolué vers des revendications politiques plus significatives que depuis très peu de temps. On se permet, en regardant un peu en arrière, un sourire d’admiration pour notre ténacité à persister dans l’erreur et à se complaire dans des voies d’impasse. Le passage qualitatif de la revendication identitaire et culturelle amazighe à celle de l’autonomie régionale nous donne enfin distance et hauteur, nous permettant d’entreprendre le travail de réflexion que nous n’avons, jusqu’ici, jamais pu engager.

2. Amazighité : ce n’est pas ce que nous croyons. Aussi, est-il venu le temps de nous remettre en question, de revoir nos évidences surannées, encore cultivées par nos bases militantes. Ces évidences doivent être discutées. Faire l’économie de leur réexamen reviendrait à considérer encore valides des postulats obsolètes source de malentendus accumulés au fil du temps occasionnant de nouveaux retards préjudiciables à notre combat. Ces évidences doivent donc être les premières à passer au crible de l’analyse. Aussi, plutôt que d’aller vers l’étude des interactions entre l’amazighité et le développement, il serait logique de s’attarder sur la notion d’amazighité. Quelle réalité recouvre-t-elle sur les plans géographique et humain, historique et politique? Peut-elle servir de projet commun à l’ensemble des Amazighs et sur quelles bases? Ce sont là des questions fondamentales que nous ne pouvons esquiver si nous ne voulons pas hypothéquer l’avenir de nos enfants. L’amazighité est, de notre point de vue, une donnée avant tout identitaire et culturelle de l’Afrique du Nord plutôt que celle de son peuplement hétéroclite. Libre aux anthropologues de tenter de nous définir le type humain pluriel qu’elle recouvre, notamment Méditerranéen au Nord et Africain au Sud. Les Amazighs sont les autochtones de cette terre aux confins méridionaux mal définis et s’exprimant dans une variété d’idiomes dont la très forte parenté ne fait aucun doute. Appelés « Barbares » par les Grecs, Numides et Maures par les Romains, de nouveau barbares par les Arabes qui en transmettent la dénomination aux Français, qui les assimilent aux Arabes avant de s’aligner sur l’appellation de Maghrébins prônée par les États nord-africains pro-arabes, depuis leur indépendance. Ce sont ces populations qui ont connu de nombreux apports humains venus, au fil des siècles et des millénaires, même de loin que du simple pourtour méditerranéen comme les Vandales. Ils ont su, par leur savoir-faire et leur sagesse, développer une culture de l’altérité, de la solidarité, de la démocratie et de l’objection de conscience sur un territoire de plus de 5 millions de km2. Ils y ont mis sur pied une civilisation rurale adaptée aux différents reliefs et aux vicissitudes de leurs climats et présentant une formidable homogénéité.

3. L’amazighité est un facteur insoluble dans les apports culturels de l’Histoire, un facteur fondamental réfractaire à l’assimilation par osmose ou par processus phagocytaire. Néanmoins, ceci n’est valable que tant qu’elle se stabilise dans sa ruralité. Hors de celle-ci, tel un poisson hors de son élément, elle s’amollit et cède plus facilement aux charmes des cités, sièges traditionnels des envahisseurs, jusqu’à y dormir du sommeil éternel. La cité « Déca plage », près d’Alger, habitée à 80 % par des Kabyles dont les enfants ne parlent plus la langue de leurs parents en est un bel exemple. La plupart de ceux qui se prennent aujourd’hui pour des Arabes, sur notre terre, n’ont jamais eu, de leur histoire, d’ascendant venu de la Péninsule arabique. Nous n’avions pas encore compris que l’identité n’est pas celle des origines oubliées, mais celle assumée à l’arrivée, celle de l’identification au moment où on en parle. Ainsi, un Amazigh qui se croit arabe peut se manifester comme le pire ennemi de l’amazighité qu’il vit comme une menace sur son arabité, pourtant d’adoption. L’amazighité est identité, mais l’identité, dans le cas des Nord-Africains est indissociable de la langue. N’est, en fait, Amazigh que celui qui pratique encore l’une des langues amazighes. Celui qui en a perdu l’usage, dans nos pays d’origine, est définitivement perdu pour nos revendications linguistiques et identitaires. Voyez l’exemple des Égyptiens. Ils ne convoquent leurs origines pharaoniques que pour les besoins du folklore archéologique dont raffolent les touristes occidentaux. Sinon, dans leur quotidien, ils sont plus arabes que les Arabes. Nous, nous avons pour devoir de remettre à nos générations futures cet inestimable trésor linguistique de l’humanité qui n’est plus à présenter comme « l’héritage de nos ancêtres », mais, pour paraphraser les Indiens qui parlent de la planète, comme la langue que « nous avons empruntée à nos générations futures » auxquelles il nous revient de la restituer dans le meilleur état possible. Ce trésor linguistique est si beau que nous avons failli, par mystification idéologique, le déparer de tous ses diamants. Cette diversité idiomatique n’est autre qu’une diversité de langues belles et majeures qu’il nous appartient de valoriser au mieux de nos compétences. Tamazight est la matrice originelle qui a généré une pluralité de langues, au même titre que le Latin. Tuer l’une d’entre elles reviendrait à les tuer toutes.

4. Derrière l’autonégation de ces langues se cache l’autonégation des peuples qui les parlent. Il ne s’agit pas de diviser les Amazighs plus qu’ils ne le sont aujourd’hui, mais de les inciter à ne pas reproduire entre eux les réflexes destructeurs dont ils sont victimes de la part des États qui nous gouvernent depuis la « décolonisation ». Nous avons trop souffert de la conclusion d’accords tacites qui ont fondé au Maroc et en Algérie des contrats nationaux sur la base d’une « unité nationale » qui nous nie. C’est pour cela que nous n’avons pas le droit de nous discriminer les uns les autres, entre Amazighs, en décrétant inconséquemment une unité berbère, inexistante dans la réalité. Cette diversité de nos langues va de pair avec une diversité de nos peuples, distincts les uns des autres de par leurs ambitions, leurs priorités et leurs aspirations actuelles. Ainsi, si les Kabyles sont foncièrement laïques, les mozabites, eux, sont fondamentalement ibadites. Maintenant que nous avons réussi à asseoir durablement la conscience identitaire amazighe, il est temps de passer à l’étape de re-construction de la conscience nationale de chacun de nos peuples. En tant que Kabyle, je n’ai plus de problème à me dire amazigh. Tous les Kabyles savent qu’ils sont amazighs, mais tous les Amazighs ne sont pas kabyles. En assumant mon identité kabyle, il va de soi que j’assume ma berbérité. En n’assumant que mon amazighité, je me mutile de ma propre existence, de ma propre réalité : ma Kabylité. Je m’autodévalorise. Je m’ampute de ma propre dignité. Cela m’est inadmissible. À partir de ce constat, quel projet réaliste commun peut-on avoir entre Amazighs? Entre une coalition amazighe et son environnement qui se dit arabe? Nous sommes en devoir d’apporter des réponses à la hauteur des défis qui sont, aujourd’hui, les nôtres et ceux de l’amazighité. Au vu des insertions géographiques et politiques qui sont celles de nos différents peuples, il serait vain d’espérer, dans l’immédiat, la construction d’un projet commun. Ce qui nous rapproche par-delà nos frontières et notre éloignement géographique les uns des autres, ce sont, essentiellement, l’oppression et la négation dont nous sommes tous victimes dans nos pays respectifs. Cette oppression ne peut pas, à elle seule, fonder un projet politique commun entre Amazighs.

5.Nos deux erreurs. Ce sont essentiellement deux erreurs d’appréciation qui nous ont mis dans la situation déplorable dans laquelle nous sommes piégés depuis les « indépendances » de nos pays respectifs actuels. En premier lieu, il y a cette illusion d’optique qui nous faisait croire, pendant la colonisation, qu’avec l’autre opprimé partageant le même sort que nous, face au même oppresseur, le colonialiste français d’alors, on pouvait construire un pays en toute confiance. C’est pratiquement ce qui est en train de se reproduire entre Amazighs confrontés aux mêmes problèmes face aux États qui les répriment. Deuxièmement, il y a cette forme de naïveté qui nous pousse à conclure des contrats politiques sur des bases sentimentales et non sur celles de nos intérêts communs ou particuliers, identifiés et acceptés par tous comme tels. Aussi, avons-nous préconisé pour la Kabylie un statut de large autonomie que nous avons détaillé dans nos divers documents et qu’il est inutile de reprendre ici. Pour nous, il ne s’agit plus de porter nous-mêmes, une fois de plus, le combat des autres, mais d’essayer d’être utiles en étant pédagogues. Il s’agit de faire en sorte que de notre expérience kabyle, les autres peuples amazighs puissent s’inspirer et se mettre en marche vers leur destin de liberté. Une fois nos États régionaux respectifs érigés, leur horizon éclairé, le rêve sera enfin permis.

Ferhat Mehenni.

Université de printemps du Mouvement populaire

Rabat, 22-23 mars 2008

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