Arabisation: la mystification linguistique

Il y a neuf ans, le Pouvoir (ré) adoptait la généralisation de la langue arabe

La mystification linguistique

Dk.jpgès l’Indépendance, Ben Bella avait annoncé la couleur en déclarant par trois fois à l’aéroport de Tunis, le 14 avril 1962: « Nous sommes des arabes, des arabes, des arabes ! ». Donc, désormais, l’Algérie allait être arabe, musulmane et sa langue officielle, l’arabe classique, au détriment de ses composantes berbérophone et francophone et de l’arabe algérien. C’était l’essentiel du marché conclu avec le colonel Houari Boumediene dans leur prise de pouvoir.

 

Le nouveau régime algérien commença aussitôt la répression contre le berbère. Les prénoms berbères furent interdits parce qu’ils avaient une « consonance étrangère ». Les mairies durent s’en tenir à une liste autorisée pour les nouveau-nés. Ben Bella utilisât l’unique Fichier berbère dans l’enseignement, entreposé à l’Imprimerie nationale. Plus tard, en 1976, le président Boumédiene confisquera le Fichier berbère qui contenait un ensemble de publications sur des recherches écrites en alphabet latin. Parallèlement et comme il manquait d’instituteurs d’arabe classique, les autorités firent venir en catastrophe plus de 1000 instituteurs égyptiens. En réalité, ces instituteurs étaient des « maîtres de religion ».  

Boumediène ou la purification linguistique et l’arabisation autoritaire

Boumediene avait reçu son instruction presque exclusivement en arabe classique, dans les écoles coraniques de la région de Guelma et dans les universités théologiques de la Zitouna (Tunisie) et d’al-Azhar (Égypte), un haut-lieu du fondamentalisme musulman. De ce fait, il n’a jamais pu se libérer de l’emprise de la religion et de l’arabe coranique, ressentant une profonde animosité à l’égard des langues française et berbère. Le Colonel-Président, qui se prétendait un « authentique Algérien », octroya des portefeuilles ministériels aux conservateurs religieux et mit au point une politique linguistique d’arabisation. En juillet 1965, Boumediene choisit Ahmed Taleb Ibrahimi comme ministre de l’Éducation, un fervent partisan de l’arabo-islamisme. Comme le régime était impopulaire, l’arabisation parut utile pour légitimer le pouvoir en place. Taleb Ibrahimi entendait bien se servir de l’école pour anéantir « ce mélange d’éléments de cultures disparates, souvent contradictoires, héritées des époques de décadence et de la période coloniale, et lui substituer une culture nationale unifiée, liée intimement à notre passé et à notre civilisation arabo-islamique. “Des propos influencés par le nationalisme linguistique des Proche-Orientaux. Boumediene a ensuite, par un décret en 1968, imposé l’arabisation de la Fonction publique : dans un délai de trois ans,  » les fonctionnaires devront apprendre suffisamment d’arabe pour travailler dans cette langue. “

Chadli d’ou l’islamisation de l’enseignement et la poursuite de l’arabisation

Pendant que l’arabisation de l’enseignement se poursuivait, le président Chadli interdit aux élèves algériens de fréquenter les établissements de la Mission culturelle française, seule possibilité qui leur restait pour contourner l’arabisation. De plus, un puissant lobby tentait de réduire la place du français en lui substituant l’anglais en option à la quatrième année primaire. En réalité, ce n’était plus l’arabisation qui importait, mais l’islamisation de l’enseignement. Chadli voulait ainsi tranquilliser la mouvance islamiste, de plus en plus grandissante. Les militants berbères furent constamment réprimés et emprisonnés.

En 1989, une grève d’enseignants à l’appel d’un comité « arabiste », soutenue par le FIS, et partiellement suivie. Le baccalauréat bilingue arabe-français fût supprimé. En 1990, le Parlement, contrôlé par le FLN, vote la première loi de généralisation de la langue arabe. Au lendemain du vote, un demi-million de personnes manifeste à Alger pour la démocratisation du régime et la défense du tamazight (langue berbère).

Chute du parti unique et amplification de la revendication berbère

L’ouverture démocratique de 1988 a permis une mise en concurrence des langues en Algérie (arabe algérien, arabe classique, français et berbère). En 1990, profitant de la faiblesse du pouvoir, le président de l’APN, Abdelaziz Belkhadem, imposa la lecture de versets du Coran au début de chaque séance parlementaire… Chadli eut le temps de faire adopter par le Parlement la loi d’arabisation du 16 janvier 1991, destinée à éradiquer le français et le tamazight et promouvoir la langue coranique (l’arabe classique) que pourtant, aucun Algérien n’utilisait comme langue maternelle.

Arriva ensuite Boudiaf, seul président à parler l’arabe algérien. Il avait annoncé qu’il fallait parler « en arabe algérien » pour que tous puissent le comprendre. Il procédât sine die au gel puis au report de la loi sur la généralisation de la langue arabe avant de subir son triste sort. Il fut le seul président à être regretté par les Algériens. Parallèlement, de nombreuses manifestations furent organisées pour revendiquer le statut de langue nationale et officielle au berbère et qui a conduit toute la région de Kabylie à boycotter l’année scolaire de 94-95.

Puis, vint Zéroual, nouveau maître du pays, et décida de remettre en vigueur la loi d’arabisation du 16 janvier 1991. Le 17 décembre 1996, le Conseil national de transition (CNT), votait à l’unanimité une loi sur la généralisation de l’utilisation de la langue arabe. Elle stipule notamment qu’à la date du 5-Juillet 1998  » les administrations publiques, les institutions, les entreprises et les associations, quelle que soit leur nature, sont tenues d’utiliser la seule langue arabe dans l’ensemble de leurs activités telles que la communication, la gestion administrative, financière, technique et artistique « . Et de préciser :  » L’utilisation de toute langue étrangère dans les délibérations et débats des réunions officielles est interdite.  

Bouteflika ou l’impossible réforme

Le nouveau président appela à la réconciliation nationale et manifesta sa volonté d’ouverture. Sur la question linguistique, Bouteflika a innové : il s’exprime souvent en français dans ses déclarations publiques, autant en Algérie qu’à l’étranger. Il témoigne d’une certaine liberté par rapport à la tradition en déclarant : « Il est impensable d’étudier des sciences exactes pendant dix ans en arabe, alors qu’elles peuvent l’être en un an en anglais. »  Il résume ainsi les interminables conflits linguistiques en Algérie : « Il n’y a jamais eu de problème linguistique en Algérie, juste une rivalité et des luttes pour prendre la place des cadres formés en français ! ». Il avait même participé au sommet sur la francophonie en 2002 à Beyrouth et promis de réformer l’école algérienne. Le Parlement algérien a adopté en avril 2002, à l’unanimité, une modification de la Constitution instituant le berbère comme « langue nationale ». Ce geste historique intervenait à la venue des élections législatives, alors qu’un climat tendu par les manifestations et les revendications remettait en cause l’autorité de l’État en Kabylie. Après la réélection de Bouteflika en 2004 à la tête du pays, des négociations ont été engagées entre le gouvernement et les représentants du mouvement citoyen des archs, qui revendiquent une plus grande démocratie ainsi que la reconnaissance de la langue et de la culture berbères. Dans un discours prononcé le 4 octobre 2005 à Constantine, Bouteflika a encore une fois déçu la Kabylie en déclarant que le tamazight ne sera pas officialisé et que la langue arabe restera seule langue officielle en Algérie : « Il n’y a aucun pays au monde possédant deux langues officielles et ce ne sera jamais le cas en Algérie où la seule langue officielle, consacrée par la Constitution, est l’arabe. ” Dévoilant ainsi son ignorance de la situation mondiale car 40 États souverains ont deux langues officielles, dont 16 en Afrique. Dans cette perspective d’arabisation à tout crin, le président Bouteflika avait déclaré en 2005 au sujet des écoles privées dispensant un enseignement exclusivement en français : « Toute institution privée qui n’accorde pas une priorité absolue à la langue arabe est appelée à disparaître. « 

L’échec consommé

L’origine de la crise algérienne tient au fait qu’il n’y a jamais eu de véritables régimes démocratiques en Algérie. L’aménagement linguistique en Algérie reste l’œuvre d’une petite oligarchie politique aux pouvoirs immenses. Elle est fondée sur une culture qui s’est définie par opposition à la France coloniale et par mimétisme à l’égard du Proche-Orient. L’Algérie n’a guère favorisé un rapprochement entre l’oral et l’écrit et, par voie de conséquence, n’a pas contribué à l’élimination de l’analphabétisme car la politique linguistique a été fondée sur l’arabo-islamisme du modèle proche-oriental. L’arabisation algérienne ne fut motivée que par des préoccupations purement politiques : la conservation du pouvoir par la langue et la religion. On est alors passé de la dépendance d’une France coloniale à une autre dépendance, celle du Proche-Orient avec ses corollaires idéologiques, loin des valeurs ancestrales maghrébines. Si les dirigeants algériens n’ont pu imposer l’arabe classique dans la vie quotidienne, c’est que cette langue n’est pas adaptée aux besoins des Algériens, contrairement à l’arabe algérien, au berbère et au français. Pour les linguistes, toute politique qui encourage la coexistence linguistique ne peut que promouvoir un esprit de compréhension et de tolérance. En ce sens, la diversité des langues dans un cadre national peut représenter un atout. Après plus de quatre décennies d’arabisation, les dirigeants algériens ne semblent pas avoir compris le message ! Ils ont préféré recourir à la coercition pour arabiser la société. Ceci, afin de s’assurer le soutien des islamistes et autres conservateurs pour tenir l’ensemble des Algériens sous leur contrôle. La plupart des Algériens en sont venus à voir l’arabe classique comme le symbole de l’autoritarisme, de la corruption et de l’injustice sociale ! Dans cette perspective, le terme de demi-échec pour qualifier l’arabisation à l’algérienne est presque un euphémisme.

En définitive, une trentaine de lois ayant trait à l’arabisation avaient été adoptées, mais aucune ne semble avoir été intégralement respectée. De façon plus particulière, on peut citer le décret du 22 mai 1964 portant sur l’arabisation de l’administration, les ordonnances N° 66-154 et N° 66-155 du 8 juin 1966 sur la justice, l’ordonnance du 26 avril 1968 sur la connaissance obligatoire de l’arabe pour les fonctionnaires, la circulaire du ministère de l’Intérieur de juillet 1976 sur l’affichage, la nouvelle loi N° 05-91 sur la généralisation de l’utilisation de la langue arabe, promulguée le 16 janvier 1991 (adoptée le 27 décembre 1990) et l’ordonnance no 96-30 du 21 décembre 1996, qui vient modifier quelques articles de la loi N° 05-91, complétée et mise en œuvre le 5 juillet 1998.

Cependant, l’on ne peut changer une société et reconstruire son identité sur la base d’exclusion. Une logique qui a engagée le pouvoir algérien à faire réfléchir en sortant dernièrement, un décret portant création d’une Académie berbère et d’un institut de recherche dans cette langue et la promotion de la langue française dans les trois paliers de l’enseignement ainsi que la réduction de l’influence religieuse.

La dépêche de Kabylie Édition du Mercredi 29 Juillet 2007        N° 2182 

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